Les femmes, les hommes, le couple et l’argent

Mettre en évidence les dimensions individuelles et collectives des significations et usages sociaux de l’argent nécessite d’adopter une perspective de genre. En effet, les femmes et les hommes n’ont pas le même accès aux ressources financières. Les structures sociales et politiques d’un certain nombre de pays occidentaux sont encore largement basées sur le postulat d’une mère au foyer et d’un père engagé à plein temps sur le marché du travail. Ainsi, en Suisse, pays dans lequel se déroule cette recherche, un certain nombre d’éléments structurels, comme la structure du marché du travail, la politique familiale ou la législation fiscale, amène la majorité des mères à arrêter ou diminuer fortement leur taux d’activité professionnelle. En effet, seule une mère de famille avec des enfants de moins de sept ans sur dix exerce sa profession à plein temps (Office fédéral de la statistique, 2005a). Dès lors, les partenaires peuvent être égaux dans l’amour ou la tendresse portée à l’autre. Néanmoins dans la plupart des couples hétérosexuels avec enfants, l’homme est devenu le pourvoyeur principal des revenus5. La femme, de son côté, prend alors en charge les tâches domestiques et familiales. Elle fournit le travail ménager qui permet à son compagnon de s’engager à plein temps dans un monde professionnel qui exige des collaborateurs détachés de toutes contraintes domestiques (Beck, 2001).

Inégalité dans le couple due à l’argent

L’étude de la circulation de l’argent dans la sphère intime va nous permettre de rendre compte des dimensions plurielles de la création du couple en mettant en lumière les tensions entre, d’une part, les désirs et besoins personnels et, d’autre part, l’idéal amoureux du don et du désintérêt qui est au cœur de la construction conjugale. La solidarité et les inégalités, l’amour et l’intérêt personnel, le désintérêt pour les questions économiques et l’égoïsme ne sont pas nécessairement dichotomiques. Ils doivent être conceptualisés en tant qu’éléments moteurs de la création conjugale. Cela nous conduira à proposer une approche de l’usage et de la signification de l’argent dans la sphère intime qui conjugue les perspectives holistes et individualistes mises en évidence par la littérature. Nous pourrons, dès lors, retracer la construction conjugale des dimensions économiques de la relation amoureuse dans sa complexité et ses ambiguïtés en montrant comment des échanges conjugaux régis par le don et le désintérêt peuvent soutenir, voire renforcer des inégalités et des rapports de pouvoir entre les conjoints.

Le couple complémentaire : fini ?

Fini le temps du couple marié complémentaire, indissoluble monstre hybride à deux têtes. Les femmes attendent de moins en moins le prince charmant qui saurait les réveiller, les prendre, les surprendre, leur apprendre la vie ; et qu’elles sauraient seconder, choyer, soigner, tout comme elles prendraient en charge les enfants qui ne manqueraient pas de naître de cette union. L’époux et l’épouse, l’homme et la femme, le père et la mère ne sont plus définis par leurs statuts complémentaires mais par les relations égalitaires qu’ils expérimentent au quotidien. Dès lors, le psychisme en liberté s’oppose à la contrainte des règles et des rôles préétablis.

En passant de la complémentarité à la symétrie, le couple se retrouve dans une situation nouvelle de rivalité, où chacun se demande qui des deux est plus égal que l’autre ; qui aime le plus ; qui donne le plus ; qui est le bourreau et qui est la victime ; qui gagne et qui perd. Une source de questions inépuisable, qui alimente à l’infini les scènes d’aujourd’hui…

Je n’ai jamais fait de rêves érotiques.


Au grand dam de Paul qui m’interroge régulièrement, à l’affût d’une poussée de fièvre onirique qui le rassurerait sur mon univers fantasmagorique. Mais non. Rien. Niente. Le Big Bang inversé. L’antimatière sexuelle. Mes nuits sont aussi calmes que celles de la Belle au Bois Dormant. Je nous aurais souhaité des images licencieuses nous inspirant moultes nouvelles positions, débridant nos imaginations jusqu’à plus soif. Mais je ne fais que dormir des heures et des heures sans qu’aucune pensée grivoise ne vienne perturber mon hibernation quotidienne. Mes nuits sont de plomb, et mes réveils, sans surprise. « Alors ? Tu as fait des rêves cette nuit ? » ne manque pas de quémander mon obstiné de mari. « Non, toujours rien. » Je finis par redouter d’ouvrir les yeux, bredouille. Mais le temps passe, et je ne vois rien venir.

Cette nuit, j’ai pris un coup de vieux. Une grande claque qui m’a fait voyager dans le temps, et il a fallu que je tombe dans les années quatre-vingts. On est glamour ou on ne l’est pas. Apparemment, c’est là que s’est plu mon subconscient. J’ai rêvé que Patrick Bruel m’emmenait faire un tour en 4 x 4 dans Montmartre. Si, si.

Ni Georges Clooney, ni Matt Damon, non, Patriiiick. Tu parles d’un fantasme… J’ose à peine le dire aux moins de trente ans. D’ailleurs, j’interdis à tout lecteur ayant vu le jour après 1981 de porter son regard sur les lignes qui vont suivre, sous peine de perdre définitivement un potentiel lectorat dans cette tranche d’âge (cette génération ne lit pas, elle chante… mais bon). Je dois, quant à moi, me rendre à l’évidence, je suis de celles qui s’étaient donné rendez-vous dans dix ans.

Le prix de la passion

Et voilà comment la passion, depuis toujours considérée comme la pire calamité qui puisse s’abattre sur nous et sur nos couples, s’est imposée, en quelques générations, comme le nec plus ultra de la conjugalité. Pur produit de cette quête forcenée de symétrie, elle nous tend un miroir qui résout tous les atermoiements de la liberté et de l’égalité. Un miroir narcissique et atemporel qui gomme les différences, à commencer par la différence des sexes, pour nous abîmer dans la fascination de l’autre, parfait reflet de nous-mêmes. La passion, vantée et encouragée par les médias et les progrès de la communication – les mails, les textos, qui nous permettent d’être « reliés » mais surtout ficelés, enchaînés à l’autre sans interruption –, entretient le mirage de la similitude, la sensation merveilleuse que l’autre est nôtre, complètement, qu’il répond à tous nos besoins, comme nous répondons à tous les siens. Comme un sein maternel comble le nourrisson, qui se délecte d’être ainsi rassasié, mais enrage également d’être aussi dépendant de cet autre sans qui il n’existe pas.

L’angoisse du vide est le pendant de la passion. Les couples fusionnels finissent la plupart du temps par en faire l’amère expérience : comment me sentir exister si l’autre n’est plus là pour me tendre le miroir ? Et comment me remplir, s’il ne me comble plus ?

Qu’est-ce qu’une famille ?

La définition du couple est aussi floue, de nos jours, que celle du mot « famille ». Cette dernière a d’abord longtemps été de type « patriarcal », avec un homme dominant à sa tête et plusieurs foyers rattachés : le père et la mère, les enfants et leurs conjoints, les petits-enfants. Le couple était alors plus encadré parce qu’au centre même de la famille. L’intimité était peu respectée, la vie commune générant une grande promiscuité : on vivait souvent en groupe, dans de grandes maisons familiales. Cette structure avait des effets directs sur les époux : tout d’abord, la famille consistant en un groupe compact, cette deuxième « enveloppe » autour du couple, comme une coque aussi protectrice que contraignante, avait pour effet de le rendre plus solide (par la force des choses, on osait moins le défaire). D’autre part, le patriarche, avec son rôle de « dirigeant » aux commandes du groupe familial, représentait un pouvoir externe au couple, qui pourtant influait sur celui-ci. Le couple, en somme, devait céder à certains compromis ; il était partiellement soumis à une autorité tierce, voire à un véritable joug. Mais les décisions étaient prises par le père, en tant que chef de la famille. Enfin, la promiscuité de cette vie empêchait souvent le dialogue entre les époux, ou l’entravait tout du moins.

Le couple sous régime patriarcal suivait donc un rythme strictement lié à cette façon de vivre. Georges et Aline, retraités, racontent leur expérience :

« Nous nous sommes rencontrés à un bal de 14-Juillet, sur la place du village où nous habitions tous deux, dans le Cher. Je venais de terminer mon service militaire et je m’apprêtais à prendre ma place aux côtés de mon père dans son exploitation viticole, raconte Georges. Aline était très jolie. Elle portait une robe jaune pâle ce jour-là, au bal ; je me souviens très bien ! »

Le narcissisme peut mener à la rupture de couple

Ce comportement trouve cependant un équilibre grâce à une autre composante majeure de sa personnalité, à savoir un narcissisme excessif, poussé à l’extrême. Car le pervers narcissique s’adore. C’est du moins ce dont il essaie de se convaincre…

Tout un programme dont nous allons examiner les méandres. Le terme de programme est d’ailleurs triste ment adéquat : il existe un scénario relativement « standard » quant au déroulement de la relation entre le pervers narcissique et sa compagne, même si chaque situation possède ses particularités propres.

Enfin, notons-le, si tous les pervers narcissiques sont bien sûr des manipulateurs, tous les manipulateurs ne sont pas des pervers narcissiques. Maigre consolation, il est vrai…

Né de l’observation empirique des manipulations affectives dans les couples par une profane, ce livre n’aurait pu aboutir sans le regard du psychanalyste, riche de sa clinique et de son expertise, venu éclairer la réflexion, l’enrichir et l’étayer. Nous nous sommes ainsi associés afin d’aider le plus grand nombre à prendre le recul nécessaire pour avoir le courage de sortir de ces situations.

Avertissement

Les témoignages présentés sont ceux d’anciens patients (dans ce cas, les noms et détails ont été modifiés), ou de personnes spécialement interviewées dans le cadre de ce travail de recherche et de réflexion.

Crise familiale : le couple examiné

Le travail d’enquête sociale est une mission judiciaire et à ce titre, elle est strictement encadrée par la loi. Selon les dispositions des articles 373-2-12 du Code civil et 1072 du Code de Procédure civile, le juge aux affaires familiales peut donner mission à toute personne qualifiée d’effectuer une enquête sociale pour l’éclairer sur les conditions de vie des parents et des enfants dans le souci de l’intérêt de l’enfant. Le juge ordonne une enquête sociale lorsque les parents ne parviennent pas à s’accorder sur les modalités de garde de leur enfant. L’apport de l’enquêteur social est original dans le sens où il est confronté à la réalité du terrain. Par le recueil d’éléments et de renseignements sur chacun des parents prenant notamment en compte les aspects, moral, matériel, financier, les capacités éducatives et affectives de l’un et de l’autre, la particularité du travail d’enquêteur social repose essentiellement sur sa présence effective dans l’espace privé et intime des familles en se rendant à leur domicile pour procéder à un approfondissement de la situation. L’enquêteur social est amené à élargir ses investigations à l’environnement familial de l’enfant (proches parents, beaux-parents, voisins), et institutionnel (services sociaux, enseignants, médecins, police gendarmerie), lorsque sa mission le requiert. Il intervient dans une situation de crise familiale, parfois extrême. Le positionnement de l’enquêteur social est sensible au regard de l’objectif général de la procédure judiciaire qui est de déterminer les modalités de garde de l’enfant par ses parents. Les personnes présentent leur vérité. A partir de la prise en compte de la vérité de chacun, l’enquêteur social s’efforce de démêler les subjectivités de leurs dérives. Sur la base d’éléments objectifs, il lui faut évaluer la capacité de chaque parent à préserver les enfants du conflit des adultes, à respecter les droits de chacun, et leur capacité à prendre des décisions communes dans l’intérêt de leur enfant.

Le couple, entre solidarités et pouvoir, amour, infidélite et inégalités

Le couple est généralement perçu comme le produit d’un processus d’institution qui conduit chaque partenaire à partager un esprit commun et une vision particulière du monde (Bourdieu, 1993b, 1994), Dans la sphère privée, les partenaires manipulent l’argent de manière à répondre à cette prescription culturelle de la cohésion familiale (Ferree, 1990) qui leur semble aller de soi. En ce sens, le couple fonctionne comme une « fiction sociale réalisée » (Bourdieu, 1993b). Toutefois, le couple est également formé par deux individus aux envies et besoins différents et parfois contradictoires. Dès lors, la construction conjugale n’est pas toujours un processus harmonieux et démocratique guidé par les émotions et l’altruisme. Elle s’élabore également dans les rapports de forces, dans les inégalités et dans la construction des différences.

L’usage de l’argent est un instrument de conjugalité dans le sens où il permet de créer un « nous » conjugal. Cependant, il exprime aussi l’individuel. L’argent est un indicateur pertinent de la place du collectif et de l’individuel dans le couple car c’est une des rares ressources, avec le temps, qui est mesurable et comparable, que l’on peut à la fois personnaliser/individualiser et mettre en commun. Intégrant à la fois la dimension individuelle et collective, fonctionnant comme un dénominateur commun aux significations multiples (Zelizer, 2005b), l’argent s’inscrit directement dans la construction matérielle et symbolique du couple et de la famille. L’usage de l’argent dans la sphère conjugale ne se résume pas à des dons et de la solidarité ou à la défense d’intérêts personnels. L’argent du couple, c’est tout cela : des tractations monétaires, des cadeaux généreux mais aussi des échanges où l’on compte sans vraiment compter, tant les ressources échangées sont de nature différente. Selon Zelizer (2005b: 316-317), « les individus s’emploient sans cesse à créer des monnaies appropriées à la gestion de situations d’autant plus complexes socialement parlant que toutes sortes de sentiments ou de rapports s’y expriment – non seulement de l’intimité mais aussi de l’inégalité ; de l’amour, mais aussi du pouvoir ; de la sollicitude, ainsi qu’une volonté de contrôle ; de la solidarité, non moins que du conflit. »

Le couple postmoderne : se sentir aimé

De nos jours, nombreux sont les célibataires (plus de 10 millions en France). Qui plus est, 16 % des couples, mariés ou non, ne partagent pas la même habitation (source Ined). On les appelle « non-cohabitants », Lat (de l’anglais : Living Apart Together), ou « intermittents du couple » ! Cette « race de mutants » est souvent contrainte à renoncer à la vie commune du fait d’impératifs professionnels ou par choix : voici que se profile le couple postmoderne.

C’est le cas de Victor et Francesca, tous deux attachés de presse : « Quand nous nous sommes rencontrés nous avions déjà chacun notre appartement, précise Victor. Moi, dans le septième arrondissement de Paris et Francesca, dans le cinquième. Nous n’avions aucun désir de quitter nos lieux de vie, ni l’un ni l’autre. Francesca a un tout petit deux pièces perché sous les toits, dans une rue très passante, avec un balcon sur lequel elle cultive ses plantes. Pour ma part, j’habite une sorte de loft très moderne avec un large espace central, dans une ambiance zen, calme et feutrée : pas du tout le même style ! »

« Le fait de ne pas partager le quotidien ne nous éloigne en rien, dit Francesca. Au contraire, nous sommes toujours heureux, presque émus, de nous retrouver deux ou trois fois par semaine, pour une sortie, un repas avec des amis, ou tout simplement pour passer la soirée et la nuit ensemble – en général chez Victor. »

« Je ne vois pas du tout en quoi cela nous empêcherait d’être un vrai couple. Tous nos amis nous considèrent comme tels. Nous n’avons pas l’impression de précarité. En revanche, nous apprécions énormément ce sentiment de liberté que nous procure l’indépendance et puis, sincèrement, je n’ai pas très envie de jouer les maîtresses de maison, ni de laver le linge de mon homme, etc. Être une compagne autonome, c’est plus gratifiant et, pour moi, bien plus agréable ! »