A Letter to Three Wives

Installée devant le poste de télévision, émancipée (ses deux plus jeunes enfants sont couchés), dans le ravissement et la délivrance du soir, la danseuse Elsa Platte laisse aller sa pensée autour des images devenues familières : stylée, un brin stupéfiante, le regard intelligent et précis, l’actrice Linda Darnell en aurait imposé à n’importe quelle femme. Elle avait le physique d’Ava Gardner sans en avoir l’esprit : plus chaleureux et moins sophistiqué, avec un supplément de fragilité dans un œil noir qui était moins ardent que facétieux. Sa beauté n’engendrait aucune forfanterie, altière sans être méprisante, altière et timide, en un mélange si inattendu que la timidité semblait feinte. Il ne s’y mêlait pas de dédain pour le soupirant qui s’agenouille. Cette beauté n’était pas aussi sûre d’elle-même et de sa puissance fatale. On aurait pu dire que la femme – ou le personnage qu’elle incarnait – sans ignorer son pouvoir, doutait judicieusement du bonheur vers quoi menait sa magie superficielle. Il y avait là une des formes de la pureté qui est l’espérance, une aspiration à la durée des sentiments (laquelle est un gage autant qu’un effet de leur authenticité), une sorte d’élan naïf vers l’amour, qui étaient bel et bien présents dans le rôle que jouait miss Darnell pour ce film : Madame Lora Mae Hollingsway (c’était le nom du personnage) était merveilleuse parce que romantique et tendre malgré ses artifices. Et elle était follement aimée de son mari sans l’avoir deviné, à cause des manigances dont elle avait usé pour devenir son épouse. Et à cause de sa beauté de jeune vamp (pas une de ces grâces discrètes), qui parasitait la conversation (le regard quittant sans cesse le regard, pour se porter sur les lèvres, ou l’échancrure du décolleté, ou même les jambes), bien lissée pourtant (elle avait la politesse du cœur autant que l’éducation), mais démesurée encore (c’était Hollywood), dont l’héroïne forcément voyait les effets immédiats et simplistes (envie irrépressible d’embrasser la désirable créature, de la dévêtir et de la découvrir, de la toucher à loisir et de l’allonger finalement dans sa reddition complète, de la sentir s’ouvrir et frémir et accepter sur elle le corps pesant et le désir et l’envolée). Et que c’était bref par rapport à l’architecture élaborée d’une vie ! Comme était mince ce que les hommes attendaient d’elle. Voulez-vous coucher avec moi ? Je vous trouve merveilleuse. Jamais Je vous aime, mais J’ai envie de vous faire l’amour. Une maigre proposition… Et que c’était prosaïque en comparaison d’un sentiment. Rien ! pense Elsa Platte dans un esprit de provocation. Rien ! Elle pourrait le répéter juste pour agacer un homme et le remettre à sa place. Rien ! Que croyaient-ils faire ? Une chiquenaude sur le corps d’une femme, un embrasement éphémère qui ne suffisait en aucune manière à la belle créature. En tant qu’épouse et amante, et ancienne jeune fille impassible, Elsa Platte pense que c’est peut-être le plus vif débat entre les membres de chaque sexe : quelle est l’importance du lien charnel inauguré par l’attirance ? Quelle place est celle du sexe dans la solidité (et la durabilité) d’une relation amoureuse ? En tout cas, cette joute souligne l’évidence de l’écart entre les elles et les ils. Au dire des hommes, le sexe serait crucial, cause de rupture du couple, appel à la tromperie (qui alors, par un singulier renversement, peut devenir une relation sexuelle sans importance). Il serait nécessaire mais pas suffisant, et moins important que la tendresse des liens, éprouveraient les femmes. Et, diraient-elles encore, cultivant la subtilité autant que l’humour, les jours ou les nuits sans sexe ne sont pas pour autant jours et nuits sans amour.