Crise familiale : le couple examiné

Le travail d’enquête sociale est une mission judiciaire et à ce titre, elle est strictement encadrée par la loi. Selon les dispositions des articles 373-2-12 du Code civil et 1072 du Code de Procédure civile, le juge aux affaires familiales peut donner mission à toute personne qualifiée d’effectuer une enquête sociale pour l’éclairer sur les conditions de vie des parents et des enfants dans le souci de l’intérêt de l’enfant. Le juge ordonne une enquête sociale lorsque les parents ne parviennent pas à s’accorder sur les modalités de garde de leur enfant. L’apport de l’enquêteur social est original dans le sens où il est confronté à la réalité du terrain. Par le recueil d’éléments et de renseignements sur chacun des parents prenant notamment en compte les aspects, moral, matériel, financier, les capacités éducatives et affectives de l’un et de l’autre, la particularité du travail d’enquêteur social repose essentiellement sur sa présence effective dans l’espace privé et intime des familles en se rendant à leur domicile pour procéder à un approfondissement de la situation. L’enquêteur social est amené à élargir ses investigations à l’environnement familial de l’enfant (proches parents, beaux-parents, voisins), et institutionnel (services sociaux, enseignants, médecins, police gendarmerie), lorsque sa mission le requiert. Il intervient dans une situation de crise familiale, parfois extrême. Le positionnement de l’enquêteur social est sensible au regard de l’objectif général de la procédure judiciaire qui est de déterminer les modalités de garde de l’enfant par ses parents. Les personnes présentent leur vérité. A partir de la prise en compte de la vérité de chacun, l’enquêteur social s’efforce de démêler les subjectivités de leurs dérives. Sur la base d’éléments objectifs, il lui faut évaluer la capacité de chaque parent à préserver les enfants du conflit des adultes, à respecter les droits de chacun, et leur capacité à prendre des décisions communes dans l’intérêt de leur enfant.

Le couple, entre solidarités et pouvoir, amour, infidélite et inégalités

Le couple est généralement perçu comme le produit d’un processus d’institution qui conduit chaque partenaire à partager un esprit commun et une vision particulière du monde (Bourdieu, 1993b, 1994), Dans la sphère privée, les partenaires manipulent l’argent de manière à répondre à cette prescription culturelle de la cohésion familiale (Ferree, 1990) qui leur semble aller de soi. En ce sens, le couple fonctionne comme une « fiction sociale réalisée » (Bourdieu, 1993b). Toutefois, le couple est également formé par deux individus aux envies et besoins différents et parfois contradictoires. Dès lors, la construction conjugale n’est pas toujours un processus harmonieux et démocratique guidé par les émotions et l’altruisme. Elle s’élabore également dans les rapports de forces, dans les inégalités et dans la construction des différences.

L’usage de l’argent est un instrument de conjugalité dans le sens où il permet de créer un « nous » conjugal. Cependant, il exprime aussi l’individuel. L’argent est un indicateur pertinent de la place du collectif et de l’individuel dans le couple car c’est une des rares ressources, avec le temps, qui est mesurable et comparable, que l’on peut à la fois personnaliser/individualiser et mettre en commun. Intégrant à la fois la dimension individuelle et collective, fonctionnant comme un dénominateur commun aux significations multiples (Zelizer, 2005b), l’argent s’inscrit directement dans la construction matérielle et symbolique du couple et de la famille. L’usage de l’argent dans la sphère conjugale ne se résume pas à des dons et de la solidarité ou à la défense d’intérêts personnels. L’argent du couple, c’est tout cela : des tractations monétaires, des cadeaux généreux mais aussi des échanges où l’on compte sans vraiment compter, tant les ressources échangées sont de nature différente. Selon Zelizer (2005b: 316-317), « les individus s’emploient sans cesse à créer des monnaies appropriées à la gestion de situations d’autant plus complexes socialement parlant que toutes sortes de sentiments ou de rapports s’y expriment – non seulement de l’intimité mais aussi de l’inégalité ; de l’amour, mais aussi du pouvoir ; de la sollicitude, ainsi qu’une volonté de contrôle ; de la solidarité, non moins que du conflit. »

Le couple postmoderne : se sentir aimé

De nos jours, nombreux sont les célibataires (plus de 10 millions en France). Qui plus est, 16 % des couples, mariés ou non, ne partagent pas la même habitation (source Ined). On les appelle « non-cohabitants », Lat (de l’anglais : Living Apart Together), ou « intermittents du couple » ! Cette « race de mutants » est souvent contrainte à renoncer à la vie commune du fait d’impératifs professionnels ou par choix : voici que se profile le couple postmoderne.

C’est le cas de Victor et Francesca, tous deux attachés de presse : « Quand nous nous sommes rencontrés nous avions déjà chacun notre appartement, précise Victor. Moi, dans le septième arrondissement de Paris et Francesca, dans le cinquième. Nous n’avions aucun désir de quitter nos lieux de vie, ni l’un ni l’autre. Francesca a un tout petit deux pièces perché sous les toits, dans une rue très passante, avec un balcon sur lequel elle cultive ses plantes. Pour ma part, j’habite une sorte de loft très moderne avec un large espace central, dans une ambiance zen, calme et feutrée : pas du tout le même style ! »

« Le fait de ne pas partager le quotidien ne nous éloigne en rien, dit Francesca. Au contraire, nous sommes toujours heureux, presque émus, de nous retrouver deux ou trois fois par semaine, pour une sortie, un repas avec des amis, ou tout simplement pour passer la soirée et la nuit ensemble – en général chez Victor. »

« Je ne vois pas du tout en quoi cela nous empêcherait d’être un vrai couple. Tous nos amis nous considèrent comme tels. Nous n’avons pas l’impression de précarité. En revanche, nous apprécions énormément ce sentiment de liberté que nous procure l’indépendance et puis, sincèrement, je n’ai pas très envie de jouer les maîtresses de maison, ni de laver le linge de mon homme, etc. Être une compagne autonome, c’est plus gratifiant et, pour moi, bien plus agréable ! »

La perception de l’argent dans le couple : quand on aime…

Durant plusieurs siècles, le mariage a eu des fonctions économiques, politiques et sociales. Il était le meilleur moyen de transférer des propriétés, du statut, des contacts personnels, de l’argent et des outils de travail par delà les générations et les groupes de pairs. L’amour faisait rarement partie du contrat matrimonial. La révolution amoureuse du 18ème siècle (Coontz, 2004) a remis en question l’institution du mariage dans ses fondements économiques. La valorisation croissante des sentiments, du compagnonnage et de l’intimité a alors contribué à renforcer la dichotomie entre amour et argent, entre couple et argent. Dès lors, l’amour conjugal se veut gratuit et désintéressé. Pourtant, les familles et les couples contemporains ne se consacrent pas uniquement aux liens affectifs. Les biens, les services et l’argent continuent de circuler dans la sphère privée.

Comment les couples utilisent-ils et perçoivent-ils l’argent dans un contexte où les valeurs rattachées aux ressources financières et à l’amour sont perçues comme étant antinomiques ? Ce livre retrace l’histoire de plusieurs couples hétérosexuels afin d’étudier la façon dont ces derniers construisent les paramètres financiers de leurs relations amoureuses. Nous chercherons à comprendre comment deux individus, autonomes financièrement quand ils se rencontrent en viennent à adopter progressivement la même perception de l’argent et à en faire usage selon cette conception. Pour Berger et Kellner (1988), en effet, la conjugalité est un acte qui conduit deux personnes à échanger et à partager leurs points de vue de façon à construire progressivement une vision, des valeurs et des buts communs. Dans ce livre, nous examinerons plus en détail les dimensions financières de ce que Berger et Kellner (1988) appellent le processus de la construction conjugale de la réalité.